Le décrochage scolaire n’est pas une fatalité un article de Fabienne Broucaret (Psychologies Magazine)

 

« J’ai pris l’habitude de sécher les cours au collège, se souvient Justine, aujourd’hui âgée de 24 ans. Sans doute par manque de confiance en moi et de repères, je n'osais pas me projeter dans l'avenir et n'ai jamais su m’intégrer dans une classe. J'avais pourtant les capacités suffisantes pour envisager des études, il y avait même des cours qui m’intéressaient réellement et des matières dans lesquelles je m'en sortais bien... Mais trop d'absences et d'irrégularité dans mon travail m'ont mise en retard et j'ai peu à peu décroché. J’ai redoublé deux fois avant d’arrêter complètement au lycée ». Comme Justine, ils sont plus de 150 000 par an, majoritairement des garçons, à sortir du système scolaire sans qualification. Ils abandonnent les bancs de l'école à la fin de la scolarité obligatoire - 16 ans - sans diplôme du second cycle. Au mieux, ils ont un Brevet.

Un phénomène multifactoriel

 

Les causes et les facteurs du décrochage scolaire sont multiples, tout comme les profils. « Il y a plusieurs types de décrocheurs, précise Catherine Blaya, professeur en sciences de l'éducation, auteur de Décrochages et échecs scolaires (De Boeck). Certains ont des problèmes de comportement, ils sont punis à répétition et se construisent en opposition à l’école. Ce sont les présents-visibles, ceux qui perturbent le bon déroulement de la classe. D’autres sont des élèves moyens, peu intéressés par les cours et pas à l’aise en classe. Ils s’ennuient et restent en marge. Ce sont les présents-invisibles. Ils viennent au lycée, sont bien là dans les salles de cours, mais leurs difficultés d’apprentissage et leurs retards sont tels qu’ils décrochent sans faire de bruit. Les enseignants ignorent souvent leur présence, car ces élèves ne posent aucun problème de comportement et ne sont pas ancrés dans la spirale de l’absentéisme. Certains décrocheurs rencontrent aussi des difficultés familiales ou relationnelles, souffrent de phobie scolaire ou de dépression. Les jeunes dépressifs représentent d’ailleurs un jeune décrocheur sur cinq. »

Les premiers signes à repérer

Il est possible de prévenir cette spirale du décrochage. La clé ? Etre attentif au fléchissement des résultats scolaires et à l’absentéisme de l’enfant. « Il faut s’interroger dès la première absence et surtout ne pas en minimiser la gravité, explique Marie-France Leheuzey, psychiatre qui anime une consultation spécialisée dans les troubles en lien avec l’école à l’hôpital Robert Debré. Le but n’est pas forcément de punir mais plutôt de comprendre ce qui ne va pas, en dialoguant avec l’enfant et, si cela ne suffit pas, en allant consulter un psy. Plus généralement, je déconseille aux parents de dévaloriser l’école, les professeurs ou même certaines matières comme la musique ou les arts plastiques. Sinon, l’institution scolaire perd tout crédibilité ». Attention aussi à ne pas laisser l’enjeu scolaire envahir tout l’espace et devenir la préoccupation centrale, le seul sujet des interactions avec les enfants. Plus les parents exercent une pression importante, plus l’enfant freinera et essaiera de s’y soustraire. « Il faut éviter de mettre une pression trop forte sur les enfants, poursuit Marie France-Leheuzey, auteur de Phobie scolaire : comment aider les enfants et les adolescents en mal d’école ? (Editions J.Lyon). La course à la réussite amène parfois à une rupture totale avec l’école si l’enfant est déjà anxieux de nature. Il ira en cours la boule au ventre, puis ne se sentira plus à la hauteur et ne voudra plus finalement y aller afin de ne plus être noté et comparé aux autres. L’école deviendra synonyme de souffrance. On rentre alors dans le domaine de la pathologie : l’enfant développe une phobie scolaire pour se mettre à l’abri et forcer ses parents, malgré leur détermination, à lâcher prise ». D’autres comportements sont susceptibles d’alerter. En premier lieu, la récurrence de plaintes somatiques. Surtout si les maux de tête ou de ventre s’évaporent le week-end et pendant les vacances scolaires. Ensuite, l’opposition et l’agressivité, mais aussi l’angoisse de la note et de l’échec. « La consommation de cannabis et l’addiction informatique, notamment aux jeux vidéo, peuvent aggraver le décrochage scolaire, ajoute Jean-Pierre Benoit, psychiatre à la Maison de Solenn. L’adolescent qui fume des joints devient apathique, il a encore moins envie d’aller en cours. Celui qui joue sur son ordinateur se couche souvent de plus en plus tard, et finit par y passer toute la nuit. Il n’arrive donc plus à se lever le matin ». Pour certains, les jeux vidéo peuvent aussi devenir un refuge, une activité gratifiante loin de l’humiliation de l’école.

Comment enrayer le décrochage

« Il faut souvent reprendre les fondamentaux, notamment en termes de méthode, explique Grégoire Van Steenbrugghe, fondateur de Wismi, spécialiste des cours particuliers qui démarre cette année un préceptorat, en petit groupe, dédié aux élèves en décrochage scolaire. La maîtrise du langage est ainsi essentielle, même en mathématiques pour bien comprendre une consigne. »Faut-il alors opter pour des cours à domicile ? « Non, insiste Marie-France Leheuzey. Même s’ils sont souvent de très bonne qualité, ils vont maintenir l’enfant loin de l’école et entretenir le décrochage. » Le risque de désocialisation est important, tout comme celui d’accroître les tensions à la maison où les tentations de divertissement sont grandes.Un avis partagé par Jean-Pierre Benoit, à une exception près : « Pour les jeunes souffrant d’anxiété ou de dépression sévère, il est préférable d’opter pour un professeur à la maison car le processus de guérison est long, environ dix-huit mois. Cela leur permet de valider leur année scolaire en attendant leur réintégration une fois guéris. »

Comment les faire raccrocher?

De l’avis de tous, le décrochage scolaire n’est pas une fatalité. Plusieurs dispositifs existent en effet pour réintégrer les élèves déscolarisés : établissements de réinsertion scolaire (ERS), lycées dits alternatifs, tels les micro-lycées, lycées autogérés ou collèges expérimentaux, classes relais...« Les jeunes dont je m’occupe sont parfois restés six mois ou un an à ne rien faire, sans contrainte de temps, explique Philippe Goémé, responsable du PIL (Pôle Innovant Lycéen). Il faut d’abord rétablir un cadre clair, avec des horaires à respecter. Ensuite, nous mettons en place un système de tutorat jeune/adulte avec des rendez-vous hebdomadaires et un bilan toutes les six semaines dans lesquels le projet personnel de l’élève est central. Nous considérons les parents comme de vrais partenaires. C’est important de leur redonner une place et un rôle, pour qu’ils ne soient pas convoqués seulement en cas de problème. L’élève, lui, refait partie d’un collectif et participe au « conseil de progrès » qui remplace le traditionnel conseil de classe. » Résultat des courses : en huit ans d’existence, 50% des élèves passés par cette structure ont obtenu un diplôme dans les années suivantes.Ces initiatives pédagogiques pourraient inspirer les établissements classiques selon Marie-Anne Hugon, professeur en sciences de l’éducation à l’Université Paris X-Nanterre : « Les conduites de décrochage scolaire interpellent directement le fonctionnement de la classe. Notre système actuel manque de souplesse et de bienveillance envers les élèves, notamment à cause de la notation permanente. En cas de décrochage, il faut proposer un enseignement ambitieux à cette population d’élèves, avec par exemple un décloisonnement des matières, pour les faire revenir dans une dynamique d’apprentissage. Un climat de classe positif et chaleureux est associé à des attitudes plus positives face à soi et face à l’école, à un plus grand sentiment de sécurité, à moins d’absentéisme et d’indiscipline ». Ainsi, Robin, dix-huit ans, a repris le chemin des cours après une année dans une structure alternative. « Mon fils a rencontré de grosses difficultés d’apprentissage dès le CP à cause d’une légère dyslexie, raconte Bénédicte. Sa scolarité a toujours été très laborieuse, les cours le rebutaient beaucoup. Il a redoublé deux fois et s’est retrouvé sans établissement à la fin du collège. Son année au « lycée intégral » a vraiment été une année de réconciliation avec l’école. Au bout de quelques semaines, il a confié à son père qu’il n’allait plus en cours en ayant mal au ventre, mais en sifflotant, plus léger. Il a repris confiance en lui, s’est senti valorisé et respecté en tant que personne car il n’était pas jugé par le filtre des notes. Après cette année de transition, il a choisi de lui-même d’intégrer une seconde générale dans un micro lycée. De notre côté, nous avons appris à plus lâcher prise. »

© 2019 Alice Przybylak